Oh captain, my captain !
Pendant un an, la capitaine, c’était moi. Chaque mardi, chaque jeudi midi, quil pleuve ou qu’il vente, j’enfilais mes chaussettes et mes crampons vissés. Et le week end, il y avait match.
La vie d’ma mère, c’était pas facile. Va mettre de l’ordre dans une troupe de filles aux caractères comme ça. Une assemblée de gros tempéraments qui savent déjà, qu’aiment pas les ordres et qui ont toujours, mais alors toujours, leur putain de grain de sel à ajouter ou de sable à coller dans mes rouages. En valeur absolue, c’est à devenir dingue. Pour une boulimique... on est proche de l’enfer.
Pour une boulimique en thérapie, c’est un champ d’exercice salement méchant, mais ouh, efficace. Et quand les choses vont mieux entre l’équipe et soi, c’est la preuve sans questions que la santé approche.
C’est pas rien, le rugby. Ce sport-là demande du courage et beaucoup de travail, un gros esprit d’équipe, une tête un brin brûlée. Je me savais puissante, costaud, agressive à l’extrême, et je voulais faire partie d’une équipe dans l’espoir de moins crier de solitude. On ne peut pas y jouer sans un gros engagement, sans sérieux, sans solidarité, sans estime pour les autres. Ca me faisait rêver. J’avais dix-neuf ans, je recherchai désespérement une place et je me suis lancée.
Le feu d’artifice. Le placage foudroyant. L’avant qu’à peur de rien, qui monte et qui découpe. Ca me rendait heureuse. Lorsque j’étais au sol, sonnée, meurtrie, enfouie sous un tas de corps avec le devoir de taper, je me sentais enfin vivante et sortie de ma cage. A l’époque, je n’avais rien d’une fille et le terrain était le seul endroit où ça ne choquait personne. Du coup, j’ai joué au garçon, joué comme un garçon, gueulé comme un garçon et on m’a faite capitaine. En mai 2007, alors que je touchais le fond de la boulimie, de la peur, des désespoirs nocturnes et des colères diurnes, alors que ma balance affichait vingt kilos de plus, on m’a donné le titre. J’ai cru que j’étais contente. J’ai tenté d’oublier qu’hors-terrain, je me sentais très mal avec ces filles. Oh captain, my captain !
Un an plus tard aujourd’hui…
J’ai joué mon dernier tournoi de capitaine. La nouvelle sera nommée mercredi, une petite brune marrante qui a le sens du jeu. Enfin...
L’année a été si difficile.
- Entrée en thérapie en septembre. Un week-end suffit pour tuer mon agressivité quotidienne.
- Décembre : je découvre avec joie et stupeur les rudiments de la féminité . Je m’achète mon premier Elle. Je pose ma voix. Fini la grande gueularde.
- Janvier : j’approfondis ma connaissance des vertus de la douceur, du calme et de la patience. J’en ai assez d’attraper des bleus.
- Février : il fait froid, l’équipe est moins présente et je m’en fiche. La responsabilité devient pesante. Ces filles commencent franchement à m’ennuyer, avec leurs sales caractères. Est-ce que j’ai un sale caractère, moi ?
- Mars : en match, une fille me rafute méchamment, je tombe au sol, le cul dans la gadoue et ça ne me fait rien. Aucune envie de lui faire du mal. On pourrait me fouetter que je ne léverai pas la main. Je m’accorde une longue pause.
- Un mois plus tard, gros tournoi oblige, je dépoussière mes crampons et déterre mon protège-dents de sous une pile de fringues. Ca m’ennuie d’y aller, m’enfin.
Et finalement, c’est magnifique. Je découvre un nouveau bonheur de jouer, juste pour le plaisir, sans jamais s’énerver ; simplement là, bien au chaud dans ma peau, tout aussi efficace mais beaucoup plus heureuse. Moments inoubliables avec les autres filles. Je suis assez calme et sûre de ma valeur pour prendre doucement les fortes-têtes à part. Pour la première fois, je montre des émotions. Elles tiquent un peu, ne disent rien, mais apprécient je pense.
- Retour à l’entraînement avec calme et envie.
Et aujourd’hui… Je me suis accroupie au bord du terrain et je l’ai observé. Un carré vert frissonne sous un ciel bleu d’azur. Tranquille au pied du H, je me sens bien chez moi. Je joue mon jeu, avec mon équipe, et règle les problèmes, un peu détachée.
Cette année, j’ai découvert la vraie moi ; une blonde calme et douce, souple, chaleureuse et féminine. Une princesse. Le rugby, c’était un accident qui ne serait jamais arrivé sans cette maladie… mais je ne regrette rien.
Il y a eu tant de bons moments. Visions de matchs et de gros jeu, de pression, de taquet, de courses, de maul, d'essais, de plongée soudaine et de placage royaux. Souvenirs de fous-rires et de longues discussions, de grandes engueulades et de troisième mi temps. Splendeur de mon terrain dans son écrin de vert. Le talent de mon coach, la patience de mon coach. Au talon en mêlée, mes copines contre moi, les yeux sur le ballon. Le souffle de l'adversaire résonne à mon oreille. Une seconde de silence. Juste derrière mes pieds, la neuf avance les mains.
Ces souvenirs là, j'aime.
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